Urgesat ! SF Page 2 : de l'anti-utopie
15.4.06
 
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Hippolyte Verly : « Les Socialistes au pouvoir »
Sous-titre : « Simple histoire à la portée de tout le monde. Version nouvelle du "Triomphe du Socialisme" ».
Librairie H. Le Soudier (1898).

Je possède peu de renseignements sur Hippolyte Verly. Je sais qu'il est né en 1838 et qu'il est mort en 1916. Entre temps, il a été directeur d'un journal régional du Nord et a publié un recueil de « Contes flamand » en 1885. S'il m'intéresse aujourd'hui, c'est qu'il est également l'auteur d'une fiction publiée en 1898 et intitulée « Les Socialistes au pouvoir ».
Ce texte n'a apparemment jamais été réédité mais il a été mis en ligne sur le site de la Bibliothèque de France consacré aux utopies socialistes. Ce site est ICI et met à la disposition du public de nombreux textes. La page permettant le téléchargement des "Socialistes au pouvoir" est ICI.

En 19**, le Parti Ouvrier remporte les élections législatives en France. 453 députés socialistes sont envoyés au Parlement et leur tache - qui est immense - est de bâtir la Démocratie sociale.
Conformément au programme socialiste-collectiviste du Parti, tous les moyens de production et toutes les propriétés foncières sont rapidement décrétés "propriété de l'État". L'or doit être porté aux caisses publiques et le travail devient obligatoire sans distinction de sexe de vingt à soixante ans. La presse est supprimée, seul continue à paraître le "Journal officiel". Au nom de l'Égalité, les dépôts réalisés dans les Caisses d'épargne sont confisqués par l'État, ce qui provoque les premières tensions avec une partie de la population.
Le récit des événements est fait par Jacques Martin, un ouvrier ciseleur travaillant à domicile, vieux militant socialiste qui accueille avec enthousiasme l'arrivée du nouveau régime. Il a une femme et trois enfants. L'aîné est ouvrier typographe, le second fils ne rêve que de quitter l'école et la plus jeune, Aline a huit ans. La famille héberge également le beau-père de Jacques.

Peu à peu, le nouveau pouvoir organise l'ordre socialiste. Les vieillards doivent aller à l'hospice pendant que les enfants sont retirés à leurs parents et rejoignent des établissements publics. Selon la même logique, les repas doivent être pris désormais dans des cantines publics et les vêtements sont fournis par des vestiaires publics. Toutes ces prestations sont gratuites et les gens reçoivent en échange de leur travail ce que nous appellerions des tickets de rationnement.
Le mariage est désormais une affaire privée et l'État n'a pas à savoir s'il existe des relations privilégiées entre certaines personnes. Comme les travailleurs-travailleuses sont déplacés en fonction des besoins (mais aussi en fonction de leur ligne politique supposée), de nombreux couples sont séparés.
Les logements sont mis dans une sorte de pot commun et attribués aux personnes par tirage au sort. Ce n'est que grâce à un échange défavorable pour lui que Jacques Martin pourra continuer à habiter avec sa femme...
La population bien sûr commence à être mécontente. Les familles sont détruites, les produits fabriqués par les ateliers nationaux sont de piètre qualité et la répression commence à se faire féroce. Après l'exil des bourgeois dépossédés qui n'acceptent pas le nouveau régime, après la reconstitution de l'armée, après la fermeture des frontières et la guerre, la seule issue est la révolte. Celle-ci viendra des groupes sociaux censés être les piliers du socialisme : les ouvriers métallurgistes et les mineurs se mettent en grève et la guerre civile commence dans les dernières pages de ce texte.

Ce court roman anti-utopique d'Hippolyte Verly est remarquable. Ce qui commence dans la joie et l'allégresse tourne à la farce avant de basculer dans la tragédie et le récit a quelque chose d'implacable dans son déroulement. L'auteur a manifestement lu les différents programmes des partis socialistes et les écrits des leaders socialistes de l'époque et la lecture de ce texte fait comprendre à quel point notre société contemporaine est profondément socialiste.

Les expériences socialistes et communistes du vingtième siècle ne feront que confirmer en l'aggravant encore le tableau peint par Verly. Il n'a certes pas imaginé les camps de concentration, le Goulag, ni les millions de morts qu'ont provoqués les régimes collectivistes mais qui l'aurait pu ? À notre époque où l'information est facilement disponible, le négationnisme communiste a de nombreux partisans et les idées politiques collectivistes se portent encore très bien. La référence d'Hippolyte Verly reste la Guerre civile de 1870 qui a épouvanté ses contemporains mais nous savons que les socialistes du vingtième siècle allaient faire beaucoup mieux...

Sylvain

Extraits :

À la tribune de l'Assemblée, alors que le nouveau régime s'apprête à confisquer les dépôts de Caisse d'épargne, le Premier-Délégué prend la parole :
"Ce que les gens prévoyants ont cherché à s'assurer par leurs privations et leur économie, leur sera donné à eux, en même temps qu'à tous, par les institutions sublimes que nous sommes occupés à combiner pour le bien-être et la sécurité des travailleurs. Que pourrait-on exiger de plus ? Mais si dès le début de notre oeuvre immense, vous créez une catégorie de privilégiés ; si vous retranchez plusieurs milliards du capital social qui doit être exclusivement employé pour le bien de la collectivité, mes collègues du gouvernement et moi nous nous trouverons dans la nécessité de décliner la responsabilité de l'établissement méthodique de la Démocratie sociale."
« Les Socialistes au pouvoir », page 29 et 30 (version PDF).

À la veille des élections générales, le narrateur nous décrit brièvement les partis d'opposition au pouvoir socialiste :
"Ce sont d'abord les Réformistes, qui réclament la réduction de la journée à six heures, le doublement de la durée et l'amélioration des repas, l'agrandissement des logements, le rétablissement des divertissements publics. Ce sont ensuite les Libertaires qui protestent contre les atteintes à la liberté, contre l'égalité des salaires, contre la dissolution de la famille, contre l'ingérence administrative dans l'attribution des professions, contre l'institution des cantines publiques. Ce sont aussi les Féministes qui veulent un collège électoral spécial pour les femmes et le rétablissement du mariage légal. Ce sont enfin les Jeunes, qui se montrent d'une véhémence extraordinaire, reprochent au gouvernement d'être pire que les anciennes tyrannies, d'avoir confisqué la Révolution, et qui exigent la journée de quatre heures, le roulement périodique de toutes les professions, y compris les plus hautes fonctions publiques, un mois de vacances avec voyage gratuit par an pour tout le monde, l'extension des divertissements publics à toute la France."
Idem page 118.

Un médecin à propos d'une épidémie de suicides qui frappe les jeunes gens :
"- Parfaitement. Mais la nostalgie ne raisonne pas. Eh bien ! nous nous trouvons ici en présence de cas identiques, aggravé par le défaut total d'espérances. Les restrictions apportées à la liberté personnelle, l'étroite prison morale dans laquelle l'individu se trouve enfermé par l'organisation socialiste de la production et de la consommation, la notion de la perpétuité de cette existence terne et moutonnière qu'aucune initiative ni aucun effort de volonté ne peuvent améliorer, ont diminué dans une telle proportion le charme de la vie, qu'un certain nombre de citoyens en sont arrivés à considérer le suicide comme le seul moyen d'échapper à une destinée intolérable pour eux."
Idem page 136.

Bibliographie :

- "L'Utopie ou la mémoire du futur" par Yolène Dilas-Rocherieux, éditions Robert Laffont (2000), pages 260 et 261.

Illustration de la page 39 des « Socialistes au pouvoir » :


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